Retrouver les racines perdues : la quête de Clos Henri pour les cépages anciens de notre terroir
Il existe, dans chaque région viticole, une mémoire enfouie. Une mémoire faite de plants noueux oubliés au fond d'une parcelle, de noms griffonnés dans un registre de cave datant de plusieurs siècles, de saveurs que les générations précédentes connaissaient intimement et que les nôtres ont laissé s'éteindre, sans même s'en rendre compte. Chez Clos Henri, la conviction est fermement ancrée : renoncer à ces cépages anciens, c'est appauvrir irrémédiablement le langage même du vin.
C'est pourquoi, depuis plusieurs années, notre domaine s'est engagé dans une démarche aussi ambitieuse que délicate : identifier, préserver et cultiver les variétés régionales en voie de disparition. Une quête qui mêle la rigueur de l'historien, la patience du botaniste et la sensibilité du vigneron.
Des archives comme point de départ
Tout a commencé dans la poussière des bibliothèques. Les équipes de Clos Henri ont entrepris un travail de dépouillement systématique des archives viticoles locales — registres paroissiaux, inventaires de domaines, traités d'ampélographie du XIXe siècle, correspondances entre négociants. Ces documents, souvent fragiles et difficiles à déchiffrer, recèlent des informations précieuses sur les cépages autrefois cultivés dans notre région.
Certains noms reviennent avec insistance : des variétés au patronyme pittoresque, parfois dialectal, qui témoignent d'une époque où chaque vallée, chaque coteau possédait ses propres plants, jalousement entretenus de génération en génération. Ces appellations locales désignaient souvent des cépages adaptés à des microclimats spécifiques, capables de produire des vins d'une singularité remarquable — avant que la standardisation du XXe siècle ne les relègue progressivement aux marges de la viticulture.
La parole des anciens, une source irremplaçable
Mais les archives ne racontent qu'une partie de l'histoire. Pour comprendre pleinement ces cépages disparus — leur comportement à la vigne, leur résistance aux aléas climatiques, leurs expressions gustatives —, il a fallu aller à la rencontre des hommes et des femmes dont la mémoire vivante constitue un patrimoine inestimable.
Nos vignerons ont ainsi rendu visite à plusieurs anciens du territoire, des hommes et des femmes âgés de quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans, qui ont vu leurs parents et grands-parents cultiver ces variétés aujourd'hui quasi introuvables. Ces entretiens, conduits avec respect et curiosité, ont permis de recueillir des descriptions sensorielles précises, des anecdotes sur les millésimes exceptionnels, des conseils de taille et de conduite transmis oralement depuis des décennies. L'un de ces témoins, ancien vigneron retraité, nous a décrit avec une acuité saisissante la particularité d'un cépage autrefois abondant dans les coteaux voisins : « Il était capricieux, certes, mais quand l'année lui souriait, il donnait un vin que rien d'autre ne pouvait égaler. »
Le défi scientifique de la résurrection variétale
Identifier un cépage sur la base de descriptions historiques et de témoignages oraux ne suffit évidemment pas. La démarche scientifique s'impose alors avec toute sa rigueur. En partenariat avec des instituts de recherche spécialisés en ampélographie — la science de la classification des cépages —, Clos Henri a soumis des échantillons végétaux prélevés sur de vieux pieds encore vivants à des analyses ADN minutieuses.
Ce travail de génotypage permet de confirmer ou d'infirmer les hypothèses formulées à partir des sources historiques, et surtout d'établir des liens de parenté entre les variétés redécouvertes et les cépages déjà répertoriés. Dans certains cas, la surprise est totale : un plant supposé appartenir à une variété connue révèle une identité génétique distincte, prouvant qu'il s'agit bien d'un cépage unique, jusqu'alors non répertorié dans les bases de données internationales.
La conservation de ces plants s'effectue ensuite dans une parcelle conservatoire dédiée, véritable jardin botanique viticole où chaque variété est soigneusement étiquetée, observée et documentée au fil des saisons. Ce sanctuaire de la biodiversité ampélographique constitue l'une des fiertés discrètes de notre domaine.
Cultiver l'incertitude avec confiance
La décision de vinifier ces cépages retrouvés n'est jamais prise à la légère. Ces variétés anciennes, dont on a parfois perdu jusqu'au savoir-faire cultural, exigent une attention redoublée. Leur comportement en cave peut dérouter : des fermentations inhabituelles, des profils aromatiques inattendus, des tanins dont la structure échappe aux repères habituels.
C'est précisément dans cette incertitude que réside une part de l'attrait de la démarche. Nos équipes abordent ces vinifications expérimentales avec une humilité sincère, conscientes que le vin issu de ces cépages ressuscités leur impose d'apprendre, encore et toujours. Les premières cuvées produites à partir de ces variétés redécouvertes ne prétendent pas à la perfection immédiate : elles sont des jalons, des propositions, des invitations à comprendre ce que la vigne cherche à exprimer.
Ce que ces redécouvertes apportent au verre
Au-delà de la dimension patrimoniale et scientifique, ces cépages anciens enrichissent concrètement la palette gustative de Clos Henri. Leurs profils aromatiques, souvent plus complexes et moins conventionnels que ceux des grandes variétés internationales, ouvrent des perspectives d'assemblage inédites. Certains apportent une acidité vive et minérale qui confère au vin une fraîcheur remarquable ; d'autres se distinguent par une concentration tannique singulière, ou par des notes florales et épicées que les cépages dominants ne peuvent reproduire.
Les amateurs de vins qui ont eu l'occasion de déguster ces cuvées expérimentales lors de nos portes ouvertes témoignent d'une expérience sensorielle dépaysante — non pas au sens d'une rupture avec le terroir, mais d'une plongée plus profonde encore dans ses nuances les plus secrètes. « C'est comme entendre une langue que l'on croyait morte se remettre à parler », a confié l'un de nos visiteurs au cours d'une récente dégustation.
Un engagement pour les générations futures
La résurrection des cépages oubliés n'est pas seulement un hommage au passé. C'est aussi, et peut-être surtout, une réponse aux défis du présent et de l'avenir. Dans un contexte de réchauffement climatique qui modifie profondément les conditions de maturation des raisins, la diversité génétique des cépages constitue une ressource adaptative précieuse. Ces variétés anciennes, sélectionnées naturellement au fil des siècles dans des environnements parfois difficiles, peuvent receler des capacités de résistance à la sécheresse, à la chaleur ou aux maladies que les cépages modernes ne possèdent pas.
En préservant et en cultivant ce patrimoine vivant, Clos Henri ne se contente pas de regarder en arrière avec nostalgie. Le domaine construit activement un avenir viticole plus résilient, plus diversifié, et plus fidèle à l'identité profonde de son terroir. Car c'est bien là l'essence de notre engagement : que chaque bouteille soit, à sa manière, le reflet d'une terre entière — avec toute la richesse de son histoire et la promesse de ses lendemains.